J'avais entre sept et huit ans quand c'est arrivé.
J'en avais parlé à personne, me sentant coupable et craignant d'être grondée par maman.
Des mois s’étaient écoulés, une année peut-être, quand un jour une amie nous expliqua dans la cour de récré, que pour faire des bébés il fallait des procédures. Je l’écoutai avec
attention. Je devins triste et je perdis l’appétit. Je regardais dès lors tous les matins mon ventre avec anxiété.
Une nuit pourtant, épuisée par des longues heures d’angoisse noire, je réveillais ma grande sœur qui dormait à mes côtés.
- Quoi ? fit-elle étonnée de ne pas me
voir endormie.
Je la regardai, et d’une voix terrible je lui confiai : « Je suis enceinte ».
Elle eut l’air amusé.
- Rendors-toi, idiote!
Elle se retourna sans plus se préoccuper de moi. J’insistai cependant.
- Ecoute, dors! fit-elle d’un ton plus
menaçant.
- C’est vrai… je suis enceinte. Un monsieur
a enlevé ma culotte et a mis son zizi..
Elle alla tout de suite réveiller maman. On m’interrogea. Ça s’est passé quand ? Il y a longtemps. Pourquoi n’as-tu rien dit ? Silence. Pourquoi as-tu suivi un homme que tu ne
connaissais pas ? Silence. Tu es bête ! Silence.
Le lendemain matin, maman me déshabillait et m’inspectait. Et la même phrase revenait sans cesse, cette phrase qui aujourd’hui m’obsède encore « tu es bête ! », « On ne parle
pas aux inconnus, on ne les suit pas pour leur rendre service. » Oui, maman, oui. Mais pourquoi ne pas m'avoir dit ces choses avant?
Je gardais ma tête baissée, j’écoutais avec le sentiment d’être sur le banc des accusés. Maman me gronda encore, me dit que j’étais une petite qui manquait d’intelligence. Et là elle
m’annonça: « je vais le dire à ton père », je levai mes yeux et la suppliai du regard.
Non, je ne voulais pas qu’on dise quoi que ce soit à mon père. Je voulais à ses yeux demeurer l’enfant qu’il aimait. Je ne voulais pas qu’il découvre que je m’étais involontairement pervertie. Et
on ne lui dit rien, je crois. Peut-être aurait-on dû lui dire...
Du reste, j’appris ce jour-là que pour pouvoir tomber enceinte, il fallait être pubère. Cette révélation m’apaisa. Je craignais en effet de devoir exhiber un
ventre rond dans la cour de récréation. J’imaginais déjà les rires moqueurs de mes ennemies et l’abattement de mes innombrables petits amoureux.
Mais plus jamais maman n’aborda ce sujet, ni même ma sœur. C’était un dossier classé, une mauvaise histoire qu’il valait mieux ne plus évoquer.
Et la vie a continué comme si jamais un drame ne s’était produit. Et mon bourreau, où est-il ? Que fait-il ? Combien de petites filles a t-il détruites ? Combien de vies de femmes
a t-il brisées ? Combien de désespoirs et de sombres mal-être doit-on lui imputer ?
Maman a dû croire que j’ai oublié.
Rire! Gros rire!
Non, l’enfant blessée n’oublie pas maman. Les douleurs de l’enfance laissent des plaies profondes qui ne cicatrisent jamais.